Deuxième volet de notre série consacrée aux programmes économiques des principales forces politiques à l’approche de 2027. La règle reste celle posée dans le premier épisode, consacré à La France insoumise : il ne s’agit pas de juger un projet politique, mais d’en comprendre la mécanique et d’en mesurer les effets possibles sur l’économie, les marchés et l’épargne. Même grille — fiscalité, Europe, financement, secteurs — même neutralité.

L’image d’un Rassemblement national étatiste et social est en partie dépassée. Une analyse du CEVIPOF (Sciences Po) montre que le centre de gravité de son programme économique s’est nettement déplacé : les mesures d’inspiration libérale y représentent désormais 62 % de l’ensemble, contre 42 % en juin 2024 et à peine 21 % à la présidentielle de 2022. Là où La France insoumise durcit sa ligne de rupture, le RN cherche à se présenter comme un parti de gouvernement, rassurant pour les détenteurs d’actifs. La question de cet article : ce virage suffit-il à lever le « risque RN » aux yeux des marchés ?

Le virage : euro, entreprises, capitalisation

Trois marqueurs illustrent le repositionnement. Le premier est l’abandon définitif de la sortie de l’euro, acté dès 2017 : le parti défend aujourd’hui le maintien de la France dans la zone euro. Pour les marchés, c’est fondamental — le risque de « redénomination » de la dette française, qui constituait le cœur du risque RN au début des années 2010, s’est considérablement éloigné.

Le deuxième est une orientation nettement plus favorable à l’entreprise : baisse des impôts de production, suppression de la cotisation foncière des entreprises (CFE), simplification administrative, priorité aux PME dans certains marchés publics.

Le troisième est le plus symbolique : la création d’un « fonds souverain français » destiné à orienter l’épargne des Français vers les secteurs stratégiques en la rémunérant mieux, assorti d’une dose de retraite par capitalisation venant compléter la répartition — une idée traditionnellement associée à la droite libérale. L’État resterait très présent, mais moins comme opérateur que comme organisateur du capital national. Sur ce terrain, la France rejoindrait un mouvement mondial que nous avons déjà décrit : les États sont devenus des investisseurs de premier plan. Et pour l’épargnant, l’éventualité d’une part de capitalisation dans le système rappelle une réalité qui n’attend pas 2027 : préparer sa retraite se joue déjà, aujourd’hui, sur l’épargne individuelle.

Pouvoir d’achat : le cœur de la mécanique

Comme en 2022, le moteur économique du programme reste le pouvoir d’achat — mais par un canal opposé à celui de La France insoumise. Là où LFI augmente salaires, prestations et dépenses publiques, le RN réduit les taxes, les charges et les dépenses contraintes :

  • TVA sur l’énergie (électricité, gaz, carburants) abaissée de 20 % à 5,5 % — coût estimé entre 11 et 17 milliards d’euros par an selon les évaluations (12 selon le RN, 11,3 selon l’Institut Montaigne, environ 17 selon Bercy) ;
  • baisse de 15 % des péages après renationalisation des autoroutes ;
  • allègement des droits de succession pour les classes moyennes — un terrain que nous suivons de près, tant les règles de transmission ont déjà bougé récemment ;
  • exonération d’impôt sur le revenu pour les actifs de moins de 30 ans ;
  • et un mécanisme salarial original : exonérer de cotisations patronales une augmentation pouvant atteindre 10 % du salaire, jusqu’à trois SMIC — augmenter le revenu disponible sans imposer de hausse générale des salaires aux entreprises.

Sur le patrimoine, le contraste avec le premier épisode est frappant : pas de rétablissement d’un ISF général, mais le maintien d’un impôt sur la fortune immobilière, avec une proposition d’élargissement de son assiette aux actifs financiers au-delà de 5 millions d’euros. La fiscalité du capital financier n’est donc pas bouleversée. Pour les marchés, le risque se déplace : chaque baisse de prélèvement crée immédiatement un manque à gagner budgétaire qu’il faudra compenser.

Europe : la friction s’est déplacée vers l’énergie

Plus de sortie de l’euro, plus de sortie de l’Union européenne. La friction avec Bruxelles subsiste néanmoins : primauté accrue du droit national, révision souhaitée des règles budgétaires, renégociation de la contribution française au budget de l’Union.

C’est surtout sur l’énergie que la confrontation aurait des conséquences économiques directes : sortie du marché européen de l’électricité, arrêt des nouveaux projets éoliens et démantèlement progressif des parcs existants, relance du nucléaire, de l’hydroélectricité et de l’hydrogène. La logique est cohérente avec le reste du programme — faire de l’énergie moins chère un levier simultané de pouvoir d’achat et de compétitivité. Mais certaines mesures nécessiteraient une évolution des règles européennes : la TVA à 5,5 % sur les carburants, par exemple, se heurte au taux minimal de 15 % imposé par le cadre européen actuel.

Le risque européen du RN a donc changé de nature : il ne porte plus sur l’euro ni sur la libre circulation des capitaux — que LFI propose expressément de « désobéir » — mais sur des terrains juridiques, énergétiques et commerciaux, réels mais moins directement liés aux marchés de capitaux.

Le talon d’Achille : le financement

C’est ici que l’équation se durcit — et, paradoxalement, c’est le même point de vulnérabilité que pour LFI. Le coût cumulé des principales mesures dépasserait 50 milliards d’euros par an selon l’Institut Montaigne. S’y ajoutent un budget de défense porté à 55 milliards d’euros à l’horizon 2027, la réindexation des retraites sur l’inflation, un minimum vieillesse à 1 000 euros par mois et un retour à la retraite à 60 ans pour les carrières longues (62 ans sinon). Le problème n’est pas que ces mesures soient individuellement incohérentes : c’est qu’elles doivent fonctionner simultanément.

En face, le parti mise sur les économies liées à l’immigration (environ 10 milliards selon son propre chiffrage), la renégociation de la contribution européenne, la rationalisation administrative et surtout la lutte contre les fraudes fiscale et sociale — que la Cour des comptes évalue entre 80 et 100 milliards d’euros, mais qu’aucun gouvernement n’a jamais récupérées en totalité. C’est précisément la réalisation effective de ces économies que les marchés chercheraient à vérifier.

Conscient de cette critique, le parti a précisé sa stratégie fin août 2026 : un plan d’économies de 125 milliards d’euros d’ici 2032, la suppression d’environ 120 taxes jugées peu rentables, une règle constitutionnelle interdisant le déficit, et un objectif de déficit sous 3 % du PIB en 2030. Une réponse directe au procès en imprécision budgétaire — mais les économies précises restent à documenter, et les marchés attendraient des actes plutôt que des annonces. Une simulation indépendante appliquant le même modèle aux deux programmes projette, pour le RN, un déficit d’environ 7,3 % du PIB et une dette de l’ordre de 133 % à l’horizon 2030 — des ordres de grandeur, non des prévisions, mais qui disent l’ampleur du défi.

OAT, banques, CAC 40 : comment les marchés réagiraient

Le précédent de juin 2024 donne une première indication : après la dissolution, le spread OAT-Bund à 10 ans est passé d’environ 50 à plus de 80 points de base, le CAC 40 perdait environ 5 %, et les valeurs bancaires françaises étaient particulièrement sensibles — avant une détente partielle lorsque le parti a affiché une ligne budgétaire plus prudente. Nous avons décrit cette mécanique de la prime de risque française dans notre analyse du « risque France » et de ses effets sur l’épargne.

En 2027, les OAT seraient probablement le premier juge du programme, autour d’une question devenue très classique : les baisses d’impôts et de TVA sont-elles réellement financées ? Les banques seraient sensibles à ce mouvement — non parce que leur modèle serait bouleversé, mais parce qu’elles détiennent de la dette souveraine française : un risque avant tout indirect et souverain. Sur le CAC 40, raisonner en bloc aurait peu de sens : la fiscalité du capital étant relativement préservée, les valeurs à dividendes seraient moins exposées que sous un programme LFI, mais la préférence nationale créerait des gagnants (défense, cybersécurité, numérique français) et des perdants potentiels (automobile, industrie, groupes très internationalisés exposés à des mesures de rétorsion).

S’y ajoute une prime spécifique : n’ayant jamais gouverné, le parti conserve une prime « d’inconnu ». Son virage vers l’orthodoxie budgétaire est récent et non testé ; les marchés attendraient des preuves avant de la lever.

Ce qui a changé depuis 2022 — et ce qui n’a pas changé

Beaucoup plus de choses que pour LFI : la sortie de l’euro a disparu, le discours s’est déplacé vers les entreprises et la maîtrise des finances publiques, l’idée d’une part de capitalisation est apparue. Parler d’une conversion complète au libéralisme serait pourtant excessif : préférence nationale, fonds souverain, protection commerciale, intervention sur les prix de l’énergie, renationalisation des autoroutes — l’État stratège demeure.

Mais la différence essentielle avec 2022 tient peut-être moins au programme qu’à la France à laquelle il s’appliquerait : une dette supérieure à 115 % du PIB, un déficit encore proche de 5 %, une note souveraine abaissée à A+. Le risque RN n’a donc pas disparu : il est passé d’un risque monétaire à un risque de crédibilité budgétaire. Le véritable test serait simple — démontrer que les baisses d’impôts promises peuvent être financées sans laisser dériver le déficit. Prochain épisode de la série : le bloc central, dont le profil de risque est d’une tout autre nature.

Quelle que soit l’issue des débats à venir, la conclusion pour l’épargnant est la même qu’au premier épisode : une allocation se construit pour traverser les scénarios politiques, pas pour les prédire — diversification des zones, des classes d’actifs et des enveloppes, en commençant par une vision d’ensemble de votre patrimoine. Dans le cadre de notre conseil en gestion de placements, nous aidons nos clients de Perpignan et des Pyrénées-Orientales à préparer leur épargne aux différents scénarios de 2027, sereinement et sans parti pris. Pour en parler, contactez-nous.

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