Le secteur de la défense coté en Bourse s’est scindé en deux mondes. D’un côté, l’« acier » : les grands maîtres d’œuvre historiques — Lockheed Martin, RTX, Northrop Grumman, General Dynamics — qui fabriquent avions, missiles et navires. De l’autre, le « code » : une génération d’acteurs venus du logiciel et de l’intelligence artificielle, dont Palantir est le champion coté. Depuis cinq ans, ces deux mondes racontent deux histoires boursières opposées — et le renversement en cours en 2026 mérite l’attention de tout investisseur, bien au-delà du secteur.
Cinq ans d’euphorie pour le « code »
Sur cinq ans, la création de valeur a massivement récompensé le logiciel. L’action Palantir a bondi d’environ 688 %, très loin devant les industriels traditionnels : RTX (+153 %), General Dynamics (+97 %), AeroVironment (+84 %), Lockheed Martin (+64 %), Northrop Grumman (+58 %). Rocket Lab, entrée en Bourse en 2021, a vu sa capitalisation passer d’environ 400 millions à près de 47 milliards de dollars.
Cette euphorie n’était pas sans fondement. Palantir, fondée en 2003 dans le sillage des services de renseignement américains, transforme des masses de données hétérogènes en décisions opérationnelles ; son système d’identification de cibles par intelligence artificielle est devenu un programme officiel du Pentagone en 2026, et la société détient un contrat-cadre pouvant atteindre 10 milliards de dollars sur dix ans avec l’armée américaine. Ses résultats du deuxième trimestre 2026 donnent le vertige : chiffre d’affaires de 1,94 milliard de dollars, en hausse de 93 % sur un an, activité commerciale américaine en bond de 149 %, onzième trimestre consécutif de croissance accélérée, marges opérationnelles supérieures à 40 %.
2026, l’histoire inverse
Et pourtant, depuis janvier 2026, ce sont les valeurs de l’acier qui progressent : Lockheed Martin +23 %, RTX +22 %, General Dynamics +18 %. Pendant ce temps, le code cale : Palantir stagne (−1 %) malgré une croissance de plus de 90 %, Kratos recule de 19 % et AeroVironment de 20 %.
Comment une entreprise qui double presque de taille chaque année peut-elle faire du surplace en Bourse ? La réponse tient en un mot : la valorisation. L’action Palantir se paie encore plus de soixante fois son chiffre d’affaires et plus de cent fois ses bénéfices — parmi les multiples les plus élevés de toute la cote américaine. À ce prix, le marché a déjà payé des années de croissance quasi parfaite : la moindre déception peut provoquer des mouvements brutaux. L’action a ainsi chuté de 14 % en une séance après ses résultats de mai 2026, pourtant excellents, et se situe environ 20 % sous son pic historique. À l’inverse, Lockheed Martin se paie environ dix-sept fois ses bénéfices : une visibilité raisonnablement payée, portée par des carnets de commandes que le réarmement remplit — nous détaillons cette transformation industrielle dans notre article sur le réarmement américain.
Le marché ne dit pas que Palantir est une mauvaise entreprise ; il dit que son cours avait déjà tout anticipé. Budgets records et carnets pleins ne suffisent plus : encore faut-il que le prix payé laisse de la place aux bonnes nouvelles.
La différence entre une belle entreprise et un bon investissement
Cette rotation illustre l’une des confusions les plus coûteuses pour l’épargnant : croire qu’une entreprise exceptionnelle est nécessairement un placement exceptionnel. L’histoire des marchés regorge de sociétés remarquables dont les actionnaires ont perdu de l’argent pendant des années, simplement parce qu’ils les avaient achetées trop cher. À l’inverse, des entreprises « ennuyeuses », correctement valorisées, ont souvent fait la fortune patiente de leurs détenteurs.
Le phénomène est amplifié par nos réflexes psychologiques : l’attrait pour les histoires spectaculaires, la peur de rater le train, l’extrapolation des performances passées — autant de biais comportementaux qui poussent à acheter ce qui a déjà beaucoup monté. La rotation de 2026 entre le code et l’acier rejoue, à l’échelle d’un secteur, ce que nous observions sur les géants de la technologie dans notre analyse de la fin du bloc des « Sept Magnifiques » : au sein d’un même thème gagnant, les trajectoires individuelles peuvent violemment diverger selon le prix de départ.
Il ne s’agit pas d’opposer définitivement les deux mondes. Le logiciel prendra une place croissante dans la défense — la dépendance européenne à ces plateformes, que nous analysions dans notre article sur la souveraineté technologique européenne, en témoigne. Mais le rythme auquel les cours intègrent cette réalité, lui, n’a rien de linéaire.
Ce qu’il faut en retenir pour son épargne
Pour l’épargnant, trois enseignements concrets. D’abord, regarder systématiquement le prix payé, pas seulement la qualité de l’histoire : un multiple de valorisation élevé n’est pas un défaut en soi, mais il exige une conviction proportionnée. Ensuite, se méfier des expositions concentrées sur les vedettes d’un thème : un fonds ou une unité de compte « défense » ou « technologie » peut être dominé par quelques valeurs dont la valorisation est tendue. Enfin, accepter que la diversification — entre le code et l’acier, entre les thèmes, entre les zones — reste la seule protection contre l’impossibilité de prédire ces rotations.
Dans le cadre de notre conseil en gestion de placements, nous examinons la composition réelle des portefeuilles de nos clients de Perpignan et des Pyrénées-Orientales : quelles valeurs se cachent derrière chaque support, à quel prix, avec quelle concentration. Si vous souhaitez vérifier ce que votre épargne détient vraiment, contactez-nous.
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