Pendant trois décennies, la puissance militaire américaine a reposé sur un avantage technologique écrasant, des stocks constitués dans un monde relativement prévisible et une base industrielle de plus en plus concentrée. Les conflits récents sont en train de bouleverser cette équation. La question n’est plus seulement de savoir combien Washington dépense, mais à quelle vitesse son industrie peut produire ce que ses armées consomment. Pour l’investisseur, ce basculement redéfinit en profondeur un secteur entier de la cote.

Une domination financière sans équivalent

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025 — un onzième record annuel consécutif. Au centre de cette progression, les États-Unis : avec 954 milliards de dollars, ils représentent à eux seuls environ un tiers des dépenses militaires de la planète et dépensent près de trois fois plus que la Chine (selon les chiffres officiels de cette dernière).

Cette domination se retrouve sur le terrain : en 2024, les États-Unis détenaient environ un quart de la flotte mondiale d’avions militaires actifs et demeuraient la première puissance aéronautique exportatrice, très loin devant la France et l’Allemagne. Après une légère pause en 2025, les dépenses devraient repartir fortement à la hausse.

Et c’est précisément là que surgit le paradoxe : disposer du premier budget militaire mondial et de la première industrie de défense ne garantit plus de pouvoir produire suffisamment vite.

Le retour de la guerre de stocks

C’est probablement le changement le plus important. Les conflits contemporains rappellent une réalité longtemps reléguée au second plan : une guerre de haute intensité consomme énormément de matériel. Aux besoins considérables de l’Ukraine se sont ajoutées les consommations américaines liées au conflit avec l’Iran : environ 20 % du stock de drones MQ-9 Reaper détenu par le Pentagone avant le conflit aurait déjà été détruit — près d’un milliard de dollars de matériel, pour un modèle qui n’est même plus produit pour les forces américaines. S’y ajoutent des milliers de munitions sophistiquées, missiles de croisière Tomahawk et JASSM-ER en tête.

L’effet est désormais visible dans les statistiques industrielles. En avril 2026, les commandes américaines de biens d’équipement destinés à la défense ont progressé de 7 % sur un mois, à 22,2 milliards de dollars, après un bond spectaculaire de 26 % en mars — le deuxième niveau mensuel le plus élevé jamais enregistré. Sur douze mois, la défense représente désormais 15 % des commandes américaines de biens d’équipement, une proportion rarement observée depuis trente ans. La production suit : cinq mois consécutifs de hausse pour les équipements de défense et spatiaux, au point que la défense devient, avec les centres de données, l’un des principaux soutiens de l’activité industrielle américaine en 2026.

Les « Big Five » face au mur de la production

L’Amérique possède pourtant des champions sans équivalent. Leur domination remonte au célèbre « Last Supper » de 1993, lorsque le Pentagone encouragea les industriels à se regrouper face à la baisse attendue des budgets d’après-guerre froide. De cette consolidation émergèrent les cinq groupes qui structurent encore la défense américaine : Lockheed Martin, RTX, Northrop Grumman, Boeing et General Dynamics. En 2023, ils réalisaient ensemble près de 200 milliards de dollars de ventes d’armement, soit environ un tiers des ventes cumulées des cent premiers producteurs mondiaux.

Mais ce qui constituait hier une force révèle aujourd’hui son revers : la consolidation a rationalisé les coûts et concentré les investissements, elle a aussi réduit le nombre de chaînes de production mobilisables quand la demande explose. Le problème américain n’est plus seulement technologique. Il devient industriel.

La tension est telle que Washington envisage une solution longtemps impensable : faire fabriquer certains armements américains sous licence en Europe et en Ukraine, notamment des missiles intercepteurs de défense aérienne. La technologie et la propriété intellectuelle resteraient américaines ; une partie de l’outil industriel deviendrait occidental. Pour préserver sa supériorité militaire, l’Amérique pourrait devoir accepter de ne plus tout produire en Amérique — un mouvement dont l’Europe, engagée dans sa propre réindustrialisation de défense, pourrait être l’une des grandes bénéficiaires.

La défense commence désormais dans une mine

Washington remonte aussi toute la chaîne de valeur, jusqu’aux minerais critiques. En juillet 2026, la Defense Logistics Agency a lancé un appel d’offres portant sur près de 16 000 tonnes de carbonate de lithium de qualité batterie, pour un montant pouvant atteindre 300 millions de dollars, afin de réduire la dépendance à des chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. Début août, l’appel d’offres a été annulé, faute d’offres satisfaisantes. L’épisode est tout sauf anecdotique : décider de sécuriser une matière première est simple, reconstruire une chaîne d’approvisionnement compétitive qui n’existe plus sur le territoire national l’est beaucoup moins. Lancé en février 2026, Project Vault prévoit par ailleurs 12 milliards de dollars pour constituer des réserves de minerais critiques destinées au secteur privé — une logique de souveraineté minière que nous avions déjà observée au Canada.

À l’autre extrémité de la chaîne, la Silicon Valley retourne au Pentagone. Une nouvelle génération d’acteurs émerge, comme Anduril, dont la valorisation privée est passée de 30,5 à 61 milliards de dollars en moins d’un an ; les géants de l’intelligence artificielle ont obtenu des contrats militaires pouvant atteindre 200 millions de dollars chacun, et Palantir dispose d’un contrat-cadre pouvant atteindre 10 milliards de dollars sur dix ans. Après des décennies où le Pentagone irriguait la technologie civile via la DARPA, le mouvement fonctionne désormais dans les deux sens.

Ce que cela change pour l’investisseur

La leçon de fond est claire : après trente ans où la sophistication technologique constituait l’avantage décisif, la quantité et la vitesse de production redeviennent des attributs essentiels de la puissance — et donc des critères d’analyse pour les marchés. Le thème de la défense ne se résume plus à quelques budgets votés : il irrigue les biens d’équipement, les minerais, l’énergie, le logiciel. Il rebat aussi les cartes en Bourse entre industriels traditionnels et « defense tech », un match que nous analysons en détail dans notre article sur la rotation entre le « code » et l’« acier ».

Pour l’épargnant, s’exposer à un thème aussi puissant ne s’improvise pas : supports, fiscalité, pondération et horizon doivent être cohérents avec l’ensemble du patrimoine — c’est par là qu’il faut commencer. Dans le cadre de notre conseil en gestion de placements, nous aidons nos clients de Perpignan et des Pyrénées-Orientales à intégrer ces grandes tendances sans jamais déséquilibrer leur allocation. Pour en parler, contactez-nous.

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